Un peu d’histoâre…

Il ne s’agit pas de refaire l’histoire de l’extinction de la chaux-vive et encore moins de la chaux mais simplement d’illustrer que ce passé, simple en apparence est le conditionnel d’un présent imparfait sur le sujet. Les savants auteurs anciens sont rarement des bâtisseurs, des chaufourniers ou des carriers, bien plus surement des érudits dont le lectorat lettré trouvait dans leurs écrits des éléments de choix ou de réponse plus que des façons de faire.

Pour n’en citer qu’un, disons Vitruve (il faut toujours citer Vitruve…), qui devait tout de même en savoir un peu sur ce qui nous intéresse (De Architectura, Livre II, chapitre 5, traduit par Ch.-L. Maufras) :

 » – Ainsi l’humidité répandue dans ces pierres ayant été absorbée, et l’air qu’elles contenaient s’étant retiré, ne renfermant plus alors que la chaleur qui y reste cachée, qu’on vienne à les plonger dans l’eau avant que cette chaleur ne soit dissipée, elles reprennent leur force : l’eau qui y pénètre de tous côtés produit une ébullition ; puis le refroidissement fait sortir de la chaux la chaleur qui s’y trouvait.« 

N’éclaire que pourtant peu. On devine qu’il a observé que la cuisson des pierres calcaires devait en retirer l’eau et partant « l’air qu’elles contenaient » pour laisser une matière facilement hydratable . Et ce qu’il appelait « chaleur » est ce que nous appelons « énergie de liaison » et « réaction exothermique ». Il a également observé que cette hydratation ne se produisait bien que sur une chaux-vive récente, il ne pouvait deviner que cette réaction se produit aussi à l’air sans dégagement apparent de chaleur.

Plus proches de nous (XVIII et XIX siècle) des auteurs comme Valentin Biston, M. Treussart ou Léon Louis Chrétien Lalanne entre de nombreux autres, distinguent trois procédés d’extinction : Ordinaire, immersion et spontanée. L’ordinaire est celle que nous pratiquons et qui s’apparente à un noyage, l’immersion consiste à plonger brièvement des « blocs » dans l’eau et les en sortir avant le début audible de l’extinction et la spontanée consiste à laisser la chaux vive s’hydrater au contact de l’air humide qui s’apparente à ce que fait l’industrie maintenant pour produire la chaux aérienne en poudre. Et ce qui semble plus étonnant c’est que ces procédés sont conseillés dans l’ordre inverse à celui qui donnerait à la chaux aérienne en pâte une supériorité sur la chaux aérienne en poudre (ce qui peut donner lieu à débat d’ailleurs, mais ailleurs si possible).

Il était conseillé, sauf par Foucroy de Ramecourt (voir infra) , pour l’extinction des chaux grasses (qui gonflaient beaucoup) et des chaux communes (qui gonflaient moins, parfois appelées « maigres » ou « âpres ») de d’abord préférer l’extinction spontanée, puis par immersion rapide, puis ordinaire (par noyage) si rien d’autre n’était possible. L’inverse de ce qu’il est préconisé ici.

Les conditions de travail anciennes, indiquées par Lalanne, tendent à en expliquer les raisons. La chaux est rarement disponible juste à coté du chantier, en distance et en temps, le transport d’une chaux en pâte est coûteux et malaisé ; un litre de chaux en pâte pèse souvent plus d’1,3 kg. la même en poudre 0,5 kg. La conservation d’une chaux en pâte dans des récipients est problématique à l’époque, toutes raisons qui font, sans doute, opter pour une chaux aérienne hydratée à l’air plutôt que dans l’eau si possible. On pourra noter aussi qu’il est rarement fait de nuances entre l’utilisation de la chaux pour un enduit fin ou un mortier de hourdage compact.

A l’inverse, dans son traité sur l’Art du chaufournier, Fourcroy de R. indique que la meilleure façon possible d’éteindre la chaux est de le faire vite et par noyage. Il ajoute aussi savoir « les anciens gardaient la chaux éteinte (ndlr : en pâte) deux ou trois ans avant de s’en servir », décrivant même un cas où une pâte (ndlr : conservée en fosse) de plus de neuf ans était encore propre à l’usage. De même il écrit que les chaux vives éteintes par aspersion ne donnent que de très mauvais mortiers. Cet accident se produisant aussi par temps chaud et orageux. Touchant sans doute du doigt les possibilités d’hydratation rapide et partant de carbonatation (plus lente) de la chaux éteinte en poudre.

Il est a noter qu’il existe sur le sujet de la chaux une littérature (en ligne) très importante, presque continue de la fin du XVIII à nos jours. Il est aussi très notable qu’a coté d’invariants il s’y trouve de très nombreuses contradictions apparentes ou réelles. Pour n’en prendre qu’un exemple anodin ; le charbon de bois, celui-ci souvent observé dans les mortiers est présenté (souvent par des archéologues) soit comme résidus de la « cuisson » du calcaire, bois de chauffe et pierres calcaires étaient mélangés, soit comme adjuvant spécifique (plutôt par les auteurs du XIX) améliorant les qualités du mortier lors de sa présence en quantité importante (sans préciser laquelle).
Et pour ce qu’il en est du très fameux « Mortier Romain » dont l’hydraulicité ou la prise pouzzolanique ont pu sembler mystérieuses, la lecture des textes disponibles indique que cela n’a jamais été un secret et que son emploi ne s’est jamais perdu.

 

Bibliographie en ligne indicative et non exhaustive (loin de là):

Arnaud Coutelas , 2003 : Pétro-archéologie du mortier de chaux gallo-romain : essai de reconstitution et d’interprétation des chaînes opératoires : du matériau au métier antique, thèse de doctorat, 45877,3 pages .

Fourcroy de Ramecourt, Charles-René, 1761. Art du chaufournier.{ndlr : une lecture bien plus intéressante qu’il n’y parait}

Lalanne, L.L.C., 1839, Collection de tables pour abréger les calculs relatifs à la rédaction des projets de routes et de chemins de toutes largeurs…: Appendice no. 4 au tome 1 de la 4. éd. du Cours de constructions de feu m.-J. Sganzin.

Antoine Raucourt de Charleville, 1828 , Traité sur l’art de faire de bons mortiers et d’en bien diriger l’emploi.

Biston, V. and Magnier, M.D., 1850, Nouveau manuel complet du chaufournier: contenant l’art de calciner la pierre à chaux et à plâtre; de composer toutes sortes de mortiers ordinaires et hydrauliques, ciments, pouzzolanes artificielles, bétons, mastics; briques crues, pierres et stucs ou marbres factices propres aux constructions. {ndlr : un ouvrage dont de nombreuses parties ne semblent pas être issues d’expériences ou d’observations personnelles de l’auteur}

Vitruve dans le texte et dans une version de Maufras.